Écrits
Trois textes nés du même territoire intérieur.
Trois textes nés du même territoire intérieur.
Je me tiens face à moi-même comme on se tient face à un inconnu dont on connaît pourtant chaque détail. Il y a, dans mes silences, une foule qui murmure. Ils portent mon visage sans jamais porter mon nom. Je leur prête mes gestes, mes regards, mes intonations, et ils vivent à ma place le temps d’une conversation.
Je deviens celui qu’il faut être. Toujours. Précisément. Presque parfaitement. Et c’est peut-être là la plus grande erreur : être compris partout sans jamais être reconnu.
Lorsque les voix s’éteignent, lorsque les regards disparaissent, il ne reste plus rien qu’un vide lucide qui me regarde penser. Je me retrouve alors comme un acteur sans scène, portant encore ses costumes dans une pièce sans lumière.
Je me demande non pas qui je suis, mais lequel de nous a le droit de répondre. Il y en a un qui aime, et un autre qui s’éloigne avant de tomber. Il y en a un qui observe, et un autre qui détruit ce qu’il comprend. Ils cohabitent sans paix, se disputent mon existence comme si j’étais un territoire et non une vérité.
Alors je m’efface. Je prends mes distances non pas des autres, mais des rôles que j’ai trop bien joués. Je marche seul dans l’espoir fragile de retrouver une voix qui ne serait pas une imitation.
Mais même dans le silence, même loin de toute attente, je les entends encore : mille versions de moi qui refusent de se taire. Et je comprends enfin que mon problème n’est pas de mentir, mais de savoir exactement comment devenir vrai, sans jamais y parvenir.
T’aimer, c’est accepter de laisser une étrangère entrer dans une maison où je ne suis moi-même qu’un invité de passage. Je t’ouvre des portes derrière lesquelles je ne vais plus, je te montre des pièces vides que j’appelle « mes souvenirs », et tu y installes tes rires comme on pose des meubles neufs dans une ruine.
Le drame n’est pas de te cacher qui je suis. Le drame, c’est de te voir chercher une source là où je n’ai creusé que des puits secs. Tu embrasses mes certitudes de façade, tu te blottis contre la solidité de mes bras, sans voir que ce ne sont que les murs d’une forteresse dont le roi a pris la fuite il y a des années.
Il y a des soirs où ta tendresse agit comme un interrogatoire. Chaque caresse me demande : « Est-ce toi ? ». Et je réponds par un silence que tu prends pour de la profondeur, alors que c’est simplement le bruit de ma propre absence. Je crains le moment où tu finiras par voir clair à travers moi, non pas parce que je suis transparent, mais parce que je suis composé de trop de miroirs.
On nous a appris que l’amour rassemble. Mais en moi, il divise. Il y a celui qui veut se perdre dans ton souffle, et celui qui compte les issues de secours. Il y a celui qui apprend ton nom par cœur, et celui qui l’oublie déjà pour ne pas avoir à le pleurer.
Je ne t’aime pas avec mon cœur, c’est un muscle trop simple pour une telle complexité. Je t’aime avec mes décombres, avec mes doutes, avec cette partie de moi qui refuse d’exister tout à fait.
Et ma seule vérité, la seule que je puisse t’offrir sans mentir, c’est cette peur constante : que tu finisses par aimer l’idée que tu te fais de moi, au point de m’empêcher de jamais devenir quelqu’un d’autre.
Je suis assis au fond de la salle et je regarde un homme qui me ressemble monter sur scène. Il porte mes habits, il utilise mes silences, il récite mes souvenirs avec une émotion que je ne ressens plus. Le public l’applaudit, et moi, dans le noir, je me demande qui a écrit son texte.
J’ai passé ma vie à bâtir une existence pour que les autres y croient, mais j’ai oublié d’y prévoir une place pour moi. Je possède une maison où je n’ose pas m’asseoir, un nom que je n’ose pas appeler, et des amours qui m’embrassent sans me voir. Je suis le spectateur d’une vie que je n’habite pas.
C’est le piège de la perfection : on construit un rôle si crédible que tout le monde finit par y croire, sauf nous-mêmes. On devient le décor de sa propre histoire.
Je regarde cet homme sur scène rire et pleurer, et j’éprouve pour lui une étrange pitié. Il travaille si dur pour être aimé, pour être “quelqu’un”, alors que je donnerais tout pour redevenir personne. Pour n’être plus qu’un souffle, une ombre, un silence qui n’a pas besoin de s’expliquer.
Il y a ceux qui cherchent la lumière, et il y a moi, qui cherche la porte de sortie. Il y a celui qui accumule les masques, et celui qui voudrait simplement avoir un visage, même s’il est fatigué, même s’il est seul.
Alors je me lève avant la fin. Je laisse cet autre finir la pièce, saluer la foule et recevoir les fleurs. Je sors dans la nuit, là où il n’y a plus de public pour me dire qui je dois être. Et pour la première fois, dans le froid, je sens que le vide n’est plus un territoire à fuir, mais le seul endroit où je suis enfin chez moi.